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Marina Tsvetaïeva (1892-1941)

« Tout poète est par son essence un émigré »

Marina Tsvetaïeva est née à Moscou, en 1892. Elle est aujourd’hui reconnue comme l’un des grands poètes du XXe siècle.

Femme de tous les paradoxes, à la fois russe et universelle, elle commence très jeune à écrire et à publier. Prise dans la tourmente révolutionnaire après l’écrasement de l’armée blanche par les bolcheviques, elle va vivre un douloureux exil. Durant dix-sept ans à travers l’Europe, qui va la mener de Berlin à Prague, puis à Paris. 

De retour dans son pays, en 1939, dans le dénuement le plus total, elle va d’abîmes en abîmes, et voit toutes les portes se fermer devant elle. Rejetée de toute part, vivant dans une misère croissante, cinq jours avant son suicide, elle suppliait le centre local des écrivains, de lui accorder un emploi de plongeuse dans leur cantine. Elle mettra fin à ses jours le 31 août 1941.

Il est des talents si impétueux que les évènements les plus dévastateurs de l’Histoire ne sauraient les étouffer. Réduite à néant par la terreur stalinienne, elle ne cesse aujourd’hui de revivre et de rayonner. Cette « danseuse de l’âme », ainsi qu’elle se nommait, traverse, subit et transcende les malédictions de l’Histoire comme une comète fracassée. Par sa poésie fulgurante, rétive et exaltée, elle fraternise d’emblée avec toutes les victimes des répressions. 

La singularité tragique de son itinéraire, garde aujourd’hui toute sa charge libératrice. Son œuvre où se mêlent tendresses et paroxysmes, donne à voir l’image d’un lyrisme époumoné, sa poésie apparaît tout entière comme une admirable leçon de vie. Elle disait : « moi sans foyer mais toute en feu ».

Bernard Montini

Le coup étouffé sous les années de l’oubli,
Années de l’ignorance.
Le coup qui vous arrive comme un chant de femmes,
Comme un hennissement,
Comme passe un vieux mur le chant passionné –
Le coup qui vous arrive.
Le coup qui étouffe le fourré silencieux
D’ignorance, d’oubli.
Vice de la mémoire – rien, ni yeux ni nez,
Rien, ni lèvres ni chair.
De tous les jours l’un sans l’autre, nuit l’un sans l’autre,
La terre d’alluvion.
Le coup étouffé, comme de vase couvert.
C’est ainsi que le lierre
Mange le cœur et transforme la vie en ruines…
– Couteau dans l’édredon !
… Le coton des fenêtres bouche les oreilles,
Comme l’autre, au-delà :
De neiges, d’années, de tonnes d’indifférence
Le coup est étouffé…

Janvier/février 1935 à Vanves, France.