Colette
Une femme de saveurs et d’émotions : « Le visage humain fut toujours mon grand paysage »
Figure marquante de la littérature du XXe siècle, Colette s’est illustrée par son écriture audacieuse et ciselée, son esprit rebelle et provocateur. Elle est reconnue par ses contemporains et l’ensemble de ses lecteurs comme très incisive au plan de la narration et du style. Réduite à sa dimension provocatrice par ses premiers lecteurs à cause des passages des Claudine sur la sexualité et par la liberté sexuelle dans sa vie privée et scénique, Colette se révèle d’une grande intelligence et d’une profonde sensibilité.
Elle restera une des premières femmes à avoir réussi à faire sa place dans le monde des lettres notamment en étant élue à l’académie Goncourt.
Colette naît en Bourgogne à Saint-Sauveur-en-Puisaye le 28 janvier 1873. Elle passe une enfance heureuse. Son éducation a été plutôt atypique pour une jeune fille de l’époque. Sa mère, Sido, était une femme cultivée qui l’a encouragée à lire, à écrire, à aimer la nature qui l’entoure. Il n’y a pas d’équivalent dans la littérature française d’un auteur qui ait consacré autant de pages et autant d’énergie créative à recomposer son décor d’enfance. En 1893, elle épouse Henry Gauthier Villars, un homme de lettres reconnu. Leur mariage va être le point de départ de la vie publique de Colette.
Sous l’influence de son mari, elle commence à écrire quatre romans semi-biographiques intitulés Claudine. Ils se séparent peu après. Elle fut la première femme française à divorcer pour incompatibilité d’humeur, une chose presque impensable à cette époque.
Très vite, Colette comprend l’intérêt d’écrire même si elle prétend être devenue auteur sans l’avoir voulue : « Cela permet de se nourrir aussi bien le ventre que l’esprit », disait-elle.
Suit alors tout un parcours où elle est tour à tour mime, danseuse, chroniqueuse, essayiste, romancière, explorant la vie des femmes dans la société française.
Elle jouera ainsi un rôle important dans la promotion de l’égalité des sexes en France.
Cependant, Colette ne reflète que très peu les préoccupations politiques et économiques de son temps. Son attention est davantage portée sur la psychologie et les mœurs de ses contemporains, ainsi que sur les grands changements sociétaux qui agitent les identités de genre et les orientations sexuelles, assumant clairement son amour pour les femmes.
Alors que maintes écrivaines de l’époque cultivent une forme de dolorisme liée à leur culture chrétienne, Colette est résolument laïque et agnostique. Tout au long de sa vie, ses animaux de compagnie seront une source constante d’inspiration.
Une partie notable de son œuvre repose sur son vécu, même si celui-ci est transposé et masqué. Louis Aragon et Simone de Beauvoir reconnaîtront en elle les premières aspirations à une émancipation féminine.
Elle décède le 3 août 1954. Elle est la première femme en France à recevoir des obsèques nationales.
Elle disait : « Il n’y a de peine irrémédiable, sauf la mort ».
Bernard Montini
La Naissance du jour (1928, extraits)
« Au cours des heures où je me sens inférieure à tout ce qui m’entoure, menacée par ma propre médiocrité, effrayée de découvrir qu’un muscle perd sa vigueur, un désir sa force, une douleur la trempe affilée de son tranchant, je puis pourtant me redresser et me dire : “[…] Je suis la fille d’une femme qui, dans un petit pays honteux, avare et resserré, ouvrit sa maison villageoise aux chats errants, aux chemineaux et aux servantes enceintes. Je suis la fille d’une femme qui, vingt fois désespérée de manquer d’argent pour autrui, courut sous la neige fouettée de vent crier de porte en porte, chez des riches, qu’un enfant, près d’un âtre indigent, venait de naître sans langes, nu sur de défaillantes mains nues…
Puissé-je n’oublier jamais que je suis la fille d’une telle femme qui penchait, tremblante, toutes ses rides éblouies entre les sabres d’un cactus sur une promesse de fleur, une telle femme qui ne cessa elle-même d’éclore infatigablement pendant trois quarts de siècle.” Maintenant que je me défais peu à peu et que dans le miroir peu à peu je lui ressemble, je doute, que, revenant, elle me reconnaisse pour sa fille, malgré la ressemblance de nos traits… À moins qu’elle ne revienne quand le jour point à peine, et qu’elle ne me surprenne debout, aux aguets sur un monde endormi, éveillée, comme elle fut, comme souvent je suis, avant tous… »
