Hyperconnexion : une menace pour la santé ?
L’essor des technologies numériques a simplifié notre quotidien. Mais l’a aussi rendu plus complexe. Smartphones, ordinateurs portables, tablettes, montres… on parle désormais d’hyperconnexion, lorsque l’usage de ces outils devient intensif et présente des risques pour la santé. Enfants, adolescents et actifs sont particulièrement exposés. Pourquoi est-il si difficile de déconnecter?
Après une longue journée de travail, Emma et Nicolas restent en alerte sur leurs smartphones et, comme beaucoup, consultent notifications et e-mails pour répondre aux urgences. Pour décompresser, ils passent du temps sur Instagram et X ou réalisent des achats compulsifs en ligne. En parallèle, leurs deux adolescents ne lâchent pas Snapchat ni TikTok, tandis que le petit dernier enchaîne les dessins animés sur YouTube…
Tous concernés !
« L’hyperconnexion nous concerne tous. Une grande partie de nos interactions sociales, personnelles et professionnelles passent par les outils numériques », déclare Thibaud Dumas, docteur en neurosciences et président de l’association Attention Hyperconnexion. Et nous avons du mal à décrocher. Quand une activité est perçue comme agréable ou intéressante, certaines zones cérébrales s’activent : c’est le « circuit de la récompense ». Ces régions communiquent grâce à différents neurotransmetteurs, notamment la fameuse dopamine. Nous nous trouvons ensuite emportés par le flux. Notifications, vidéos courtes, défilement infini… les plateformes numériques sollicitent en permanence les mécanismes attentionnels du cerveau. Cela devient un réflexe. Dans une file d’attente ou dans les transports en commun, nous attrapons sans réfléchir notre téléphone. Et dans certains cas, l’hyperconnexion nous dépasse. « Selon le phénomène d’habituation, nous sommes obligés d’augmenter la dose pour obtenir le même effet. À l’extrême, on peut arriver à des cas d’addiction », reprend le neuroscientifique. Cette pathologie n’est toutefois pas reconnue dans les classifications internationales.
Des effets sur la santé
Les risques de l’hyperconnexion sont aujourd’hui de mieux en mieux documentés, même s’ils varient selon les usages et les contextes. Le premier impact concerne le sommeil. L’exposition aux écrans en soirée est associée à un endormissement plus tardif et à une qualité de sommeil dégradée. La lumière bleue joue un rôle, mais aussi l’activité elle-même – réseaux sociaux, vidéos, notifications – qui maintient le cerveau en éveil.
La santé mentale est également étudiée y compris dans les contextes professionnels. « Une exposition excessive aux écrans peut conduire à une surcharge cognitive, au stress et à l’épuisement émotionnel », conclut une étude parue dans l’International Journal of Environmental Research and Public Health en mai 2025*. En cause, le manque de limites entre vie privée et travail. Par ailleurs, plusieurs études observent une association entre l’usage intensif des réseaux sociaux et les symptômes anxieux ou dépressifs chez les adolescents. Mais la relation est complexe : un mal-être peut également conduire à passer davantage de temps en ligne.
Bien sûr, les écrans ont aussi des effets physiques : fatigue visuelle, yeux secs, maux de tête. À long terme, les postures statiques prolongées et les gestes répétitifs peuvent favoriser des troubles musculosquelettiques et les problèmes cardiovasculaires. Une méta-analyse concernant les adolescents** montre une association entre l’usage intensif des écrans et le surpoids, avec un risque augmenté d’environ 27 %. Cependant, cette synthèse ne permet pas d’affirmer un lien de cause à effet : d’autres facteurs jouent aussi un rôle, comme l’alimentation ou le niveau d’activité physique.
Concernant les apprentissages, une étude parue dans le Journal of the American Medical Association en octobre 2025 a mis en évidence un lien entre l’usage des réseaux sociaux et les performances cognitives (mémoire, vocabulaire et lecture), entre 9 et 13 ans. Mais les chercheurs insistent surtout sur le déséquilibre des activités. « Le risque de l’hyperconnexion, c’est qu’elle limite d’autres dimensions essentielles au développement de l’enfant », explique Marion Haza, docteure en psychologie et présidente de l’association Observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique (Open). Elle évoque notamment le jeu, le mouvement et les interactions.

Les enfants et les adolescents en première ligne
En matière d’éducation, la question de la durée de temps d’écran revient souvent. Cependant, Marie Danet, maître de conférences en psychologie du développement, insiste davantage sur les contenus : « Que fait l’enfant ou l’adolescent avec les outils numériques ? » Regarder une vidéo éducative, discuter avec des proches ou travailler en ligne ne produit pas les mêmes effets qu’un défilement continu et passif des réseaux sociaux.
Les plus jeunes sont particulièrement sensibles à l’hyperconnexion. La psychologue Marion Haza explique : « Pour eux, le plaisir domine. Ils apprennent encore à tolérer la frustration, cette capacité se construit petit à petit. De plus, pour un adolescent, tout ce qui apporte du plaisir ou le met en valeur, par rapport au regard des autres, va toujours être très important. »
Aux adultes de poser des limites, puisqu’il est plus difficile pour un mineur de se réfréner. À partir d’un certain âge, le numérique peut aussi présenter un intérêt – comme des vidéos pour une ouverture culturelle ou des activités sur écran qui permettent un lien avec les autres. Mais ces occupations ne doivent pas prendre le pas sur les autres. Par exemple, on parle d’hyperconnexion lorsque le jeune « ne sort plus avec ses copains, ne prend plus de repas avec ses parents, rencontre des difficultés dans sa scolarité, se couche à 2 heures du matin alors qu’il se lève à 6 heures… », alerte Marion Haza. Pourquoi certains seraient-ils plus sensibles que d’autres ? Selon Marie Danet, entrent en jeu « le tempérament et la capacité d’autorégulation… On remarque aussi une forte corrélation entre les usages des parents et ceux des enfants. Ils apprennent beaucoup par imitation. »
D’où l’importance d’un accompagnement des usages numériques, insiste-t-elle : mettre des mots sur ces pratiques, comprendre ce qui rend les réseaux sociaux si attractifs et ouvrir le dialogue. Si les enfants se sentent suffisamment en confiance, ils pourront signaler leurs difficultés liées aux contenus ou à une perte de contrôle.
Clémentine Delignière
* Bondanini et al. “The Dual Impact of Digital Connectivity : Balancing Productivity and Well-Being in the Modern Workplace” in Int J Environ Res Public Health, mai 2025.
** Haghjoo et al. “Screen time increases overweight and obesity risk among adolescents : a systematic review and dose-response meta-analysis” in BMC Prime Care, juin 2022.
L’infobésité : un trop-plein
Le terme « infobésité » désigne une surcharge d’informations liée aux écrans, aux réseaux sociaux, aux notifications ou aux flux d’actualité continus. Le cerveau reçoit alors bien plus de sollicitations qu’il ne peut en traiter efficacement.
Technoférence : l’attention interrompue
La « technoférence » désigne les interruptions des interactions humaines par les outils numériques. En famille, cela se traduit par un parent ou un enfant qui consulte son téléphone pendant un jeu, une conversation, un repas, etc.
Comment retrouver un équilibre ?
- Réaliser un état des lieux. Combien de temps passons-nous réellement sur nos écrans ? Au-delà de la durée, les usages comptent également. Par exemple, établir un top 3 des applications que nous utilisons le plus.
- S’interroger.« Demandons-nous : qu’est-ce que cela m’a apporté ? De l’information, du divertissement, des liens sociaux ? Est-ce que cela m’a perturbé dans mes activités ? », suggère le neuroscientifique Thibaud Dumas.
- Définir des actions.Thibaud Dumas lance quelques pistes : acheter un réveil pour éviter d’avoir le téléphone dans la chambre, ne pas le prendre en réunion, le passer en mode limité en soirée, etc. « L’idée est d’ajouter de la friction : aujourd’hui, il est trop facile d’accéder aux contenus numériques. »
- Prévoir des alternatives.Selon les envies : un magazine glissé dans le sac, un puzzle sur la table du salon, des BD disposées dans la maison…
- Préserver des temps sans écran. « Le repas familial ! insiste la psychologue Marie Danet. Quand les parents regardent leurs écrans à table, cela paraît inadapté de demander aux ados de ne pas faire de même. Ce temps d’échange en famille semble être identifié dans la recherche comme le plus important à préserver. »
INTERVIEW
Vincent Grosjean
Chercheur à l’INRS sur le bien-être et la santé mentale au travail
Quels sont les enjeux autour de l’hyperconnexion dans la sphère professionnelle ?
Contrairement à la sphère privée, où l’hyperconnexion est davantage autogérée, dans le monde professionnel, les causes sont multiples et imbriquées. Elles peuvent être personnelles, mais aussi organisationnelles. Si on observe parfois des difficultés à déléguer ou une forme d’addiction au travail qui passe par le numérique, il existe aussi des contraintes très concrètes : un manager peut recevoir environ 150 e-mails par jour et se sentir tenu d’y répondre. Il a le sentiment de ne pas avoir le choix. L’hyperconnexion se vit souvent comme un état inéluctable. Certains cadres disent avoir tout essayé (se fixer des horaires de consultation des e-mails, par exemple) sans parvenir à reprendre la main.
Quels sont les risques ?
Beaucoup de salariés ne se sentent pas autorisés à déconnecter. Or, nous ne sommes pas faits pour fonctionner sans moments de relâchement. Cognitivement, si le cerveau ne s’accorde jamais de pause, le burn-out est proche.
Comment agir ?
Certaines entreprises ont instauré des plages de déconnexion en bloquant l’accès aux e-mails. Mais cela peut aussi accroître le stress : les managers ont alors l’impression qu’on ajoute une contrainte sans réduire leur charge de travail. Ils craignent une régulation imposée de l’extérieur. Il existe cependant des pistes organisationnelles. Par exemple, remplacer des adresses e-mail nominatives par des adresses de fonction ou commencer par réaliser un bilan précis de ses usages : noter l’ensemble de ses activités dans la journée permet de prendre conscience de ses pratiques. On peut aussi s’interroger collectivement sur l’utilité de certaines habitudes, comme la multiplication des personnes en copie de mails qui ne leur sont pas destinés.
Le droit à la déconnexion, instauré en 2016, a-t-il permis une amélioration ?
Je ne crois pas, même si la prise de conscience du problème a progressé. En parallèle, les outils numériques se sont banalisés : aujourd’hui, le salarié lambda peut consulter ses e-mails partout et tout le temps, alors qu’il y a une dizaine d’années seuls les cadres supérieurs étaient équipés. L’importance des réseaux sociaux professionnels, comme LinkedIn, s’est également accrue, avec une injonction implicite, pour certains, à y être constamment présents. Cela alimente l’infobésité et le FOMO [Fear of Missing Out ou la peur de manquer quelque chose, NDLR]. Et avec l’arrivée de l’intelligence artificielle, on reçoit désormais des e-mails ou des appels dont on ne sait même plus s’ils proviennent d’un humain ou non.
Pour aller plus loin
- 50 clés pour aider un enfant face aux écrans, Lucile Benoit, Eyrolles, 168 p., 14,90 €, 2026.
- Pouce !, le média lancé par l’association Attention Hyperconnexion pour « Moins d’écrans, plus de vie » : Pouce.media
- Site de l’Observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique (Open) : Open-asso.org
- Plateforme « Je protège mon enfant » : Jeprotegemonenfant.gouv.fr
- Podcast « Pourquoi sommes-nous accros au scrolling ? » de l’émission « Grand bien vous fasse ! » (France Inter) : Radiofrance.fr
