Jack London (1876-1916)
L’incandescent
« Dans une civilisation aussi matérialiste fondée non pas sur l’individu mais sur la propriété, il est inévitable que cette dernière soit mieux défendue que la personne humaine ».
Jack London, auteur américain, disparu à tout juste 40 ans : cinquante livres écrits en seize ans (Croc-Blanc, L’appel de la forêt, Martin Eden…), des récits du Grand Nord mais aussi de la science-fiction, des pamphlets politiques, du photojournalisme et des mémoires. Et puis il y a sa vie, foisonnante. Il est tour à tour pilleur d’huîtres, chercheur d’or, correspondant de guerre en Corée, navigateur, photographe… Il a vécu mille vies en quarante ans.
Un père qui le rejette, une mère défaillante, cette jeunesse blessée est la matrice de toute son œuvre, elle traverse toute sa vie. London va brûler son existence, parce qu’il n’a rien eu, il veut tout dévorer.
Il cherche sans cesse à appartenir à des milieux qui ne sont pas les siens, à trouver sa place là où elle lui est refusée. Très jeune, lecteur compulsif, la littérature l’a sauvé, et ensuite l’écriture. C’est précisément de cette double blessure, le manque d’amour et le manque de tout, que naît son œuvre débordante. Chez lui, l’écriture a d’abord été une stratégie de survie sociale avant d’être une vocation. À 19 ans, il entre au lycée d’Oakland parmi des élèves issus de la bourgeoisie et doit balayer les locaux après les cours pour subsister. Il écrit alors sa première nouvelle pour un concours, après ses harassantes journées de travail à l’usine, le corps rompu de fatigue.
Il remportera le 1er prix. Mais ses débuts sont difficiles. Il se forge alors une discipline quasi militaire : écrire mille mots par jour au minimum, un rythme qu’il tiendra toute sa vie.
Il s’est formé à l’écriture avec le même courage qu’à l’usine. London a transformé la littérature américaine. Avant lui, elle se complaisait dans l’emphase et était réservée à une élite. London rompt avec cela : il fait entrer le peuple, son langage, la violence sociale, le corps, la nature sauvage. Il va à l’essentiel, écrit à l’os. Quand il dit qu’il fait froid, on a froid, quand il dit j’ai faim, on a faim.
Déchiré par ses contradictions, il cherche sans cesse à se réconcilier avec lui-même. C’est une littérature physique et ce qui frappe, c’est qu’il décline un même thème : la survie de l’homme, son rapport à la civilisation, à la nature, à la violence. London porte en lui tous les rêves du monde, des plus abominables aux plus sublimes. Il n’a jamais ménagé son corps, ni dans son rapport à l’alcool ni dans ses excès. Sa mort restera un mystère : geste impulsif dans un moment de dépression, aggravé par la maladie qui le rongeait ? Mais toute sa vie n’est-elle pas une forme d’autodestruction ? C’est ce feu intérieur qui l’a consumé. Il a vécu plusieurs vies en une seule, brève, mais d’une intensité rare.
Il est cet homme qui a arpenté le monde des humains avec ce visage empreint d’ardeurs et de désillusions, homme de ciels immenses et de paradis perdus.
Bernard Montini
Extrait de Martin Eden (1909)
Cependant, Brissenden restait pour lui une énigme. Malgré son visage d’ascète et sa santé délabrée, c’était un voluptueux et il n’en faisait pas mystère. Intrépide devant la mort, il ironisait avec cynisme sur les différentes façons d’exister. Pourtant, comme ce mourant aimait la vie !
Il disait : « Je viens de la poussière cosmique. On m’en a attribué une petite superficie. Je veux en profiter ». Il avait tout essayé pour se donner des sensations nouvelles, même la drogue. Il apprit aussi à Martin qu’il était resté volontairement trois jours sans boire une goutte d’eau, afin de se donner le plaisir délicieux d’étancher sa soif. Qui était-il au juste ? Martin ne le sut jamais. Un homme sans passé. Son avenir ? La tombe très prochaine. Son présent ? Une poignante fièvre de vivre…
